Bataille de Smolensk
Date et lieu
- 16 et 17 août 1812 (4 et 5 août dans le calendrier julien, en usage en Russie).
Forces en présence
- 50 000 hommes de la Grande Armée sous le commandement de l’Empereur Napoléon 1er.
- 30 000 de l'armée russe sous les ordres des généraux Mikhaïl Bogdanovitch Barclay de Tolly et Piotr Ivanovitch Bagration.
Pertes
- Grande Armée : 7 à 10 000 morts et blessés, 2 000 disparus.
- Armée russe : 10 à 12 000 morts et blessés, 2 000 prisonniers, 12 canons.
La bataille de Smolensk [Смоленск] constitue le premier engagement majeur de la Campagne de Russie. La Grande Armée s'empare de la ville après de violents combats, mais ne peut empêcher l'armée russe de poursuivre sa retraite. Malgré la victoire, Napoléon n'a toujours pas obtenu le succès décisif après lequel il court depuis plus d'un mois et demi.
La situation générale
Depuis qu'ils ont mis le pied sur le sol russe, le 25 juin 1812, Napoléon et la Grande Armée s'épuisent dans une course sans fin derrière l'armée russe en retraite.
Aucune manoeuvre n'a pu forcer le général en chef de cette dernière, Mikhaïl Bogdanovitch Barclay de Tolly (Михаи́л Богда́нович Баркла́й-де-То́лли) à jouer le sort de la guerre dans une bataille majeure. Cette prudence lui vaut l'hostilité de la plupart de ses subordonnés et du général Piotr Ivanovitch Bagration (Пётр Иванович Багратионv), lequel conteste d'ailleurs son autorité.
À force de s'enfoncer en territoire ennemi bien plus profondément que prévu, les Français ont fini par approcher de Smolensk, place fortifiée stratégique commandant la route de Moscou. Les 1e et 2e armées russes de l'Ouest, respectivement dirigées par Barclay de Tolly et Bagration, s'y sont concentrées, avec la bénédiction de Napoléon, qui espère qu'ainsi réunies elles accepteront la confrontation. Les Russes se tiennent en avant de la ville, sur la rive nord du Dniepr. Ils s'attendent en effet à voir les Français déboucher en droite ligne de Vitebsk [Віцебск] [55.19269, 30.20619].
L'Empereur a, au contraire, conçu une manoeuvre qui doit lui permettre de surprendre ses adversaires. Le gros de ses forces fait sa jonction avec celles de Louis-Nicolas Davout et l'ensemble passe sur la rive gauche du Dniepr le 13 août à Rassasna [Расасна] [54.64760, 30.87402], à 80 kilomètres en aval de Smolensk. La Grande Armée marche ensuite sur la ville pour attaquer les Russes sur leurs arrières.
Mais le lendemain, elle se heurte à la garnison laissée par Barclay dans la ville de Krasnoïe [Красный] [54.56663, 31.43651]. La division du général Dmitri Petrovitch Neverovsky (Дмитрий Петрович Неверовский) est certes délogée, mais elle parvient à faire retraite. L'effet de surprise est manqué.
Le 16, l'avant-garde française se présente devant la cité.
Effectifs
Napoléon a réuni environ 180 000 hommes, comprenant la cavalerie de Joachim Murat et les Corps de Michel Ney, de Davout et du prince Eugène de Beauharnais.
Les Russes disposent de 140 000 combattants, répartis entre les 1e et 2e armées.
Toutefois, les belligérants ne vont engager dans la lutte qu'une fraction de leurs forces respectives.
Topographie
La ville de Smolensk [54.789796, 32.05042] compte environ 20 000 habitants. Elle se dresse sur la rive gauche (sud) du Dniepr [Дняпро]. Son enceinte fortifiée, de cinq mètres de hauteur et d'une douzaine de mètres d'épaisseur, comprend vingt-neuf tours. Cette muraille présente une brèche, dite brèche Nicolas, défendue par un ouvrage en terre, le bastion du roi, garni d'artillerie. À l'extérieur des remparts, plusieurs faubourgs ceinturent la cité. Ce sont, d'ouest en est, les faubourgs de Krasnoï, de Mstislav, de Roslavl, de Nikolskoï et de Raczenska. Le dernier, le faubourg de Saint-Pétersbourg, se situe sur la rive droite (nord) du fleuve. Il se relie à la ville par un pont dont l'accès est protégé de ce côté par un ouvrage à cornes.
Le terrain est passablement accidenté et des plateaux surplombent la cité sur l'une et l'autre rive.
Conditions atmosphériques
Le temps se maintient au beau les deux jours durant.
Positions initiales au 16 août
À l'arrivée des Français, la ville est défendue par le Corps de Nikolaï Nikolaïevitch Raïevski (Николай Николаевич Раевский) et la division de Neverovski. Les faubourgs sud, le bastion du roi et le pont sont garnis de troupes. Une partie de la cavalerie russe se tient sur la rive gauche en amont de Smolensk.
Côté français, la cavalerie de Murat, peu utile en la circonstance, précède de peu Ney, qui se présente à 8 heures devant le faubourg de Krasnoï, à l'ouest de la cité. Il est rejoint à 16 heures par la division de Charles Étienne Gudin, qui se place à sa droite.
Combats du 16 août
À peine arrivé, Ney attaque. Le IIIe Corps se déploie : la division de François Roch Ledru des Essarts en tête, la division de Louis Nicolas (parfois appelé Jean Nicolas) Razout en appui, la brigade de cavalerie du Corps entre les deux. Leur droite s'accote à la route de Krasnoï. La division wurtembergeoise se tient en arrière et sur la gauche.
Le tout ne représente que 18 000 hommes. Les chances qu'ils réussissent à s'emparer d'une ville bien gardée sont minces. Il s'agit plutôt d'un coup de main destiné à préparer l'attaque du lendemain.
Ney parvient toutefois à déloger provisoirement les Russes du faubourg de Krasnoï. Mais il doit bientôt se replier face à une sortie de la garnison, tout comme il échoue à enlever le bastion du roi.
La lutte se poursuit en vain jusqu'à 17 heures. L'arrivée de Gudin, une heure plus tôt, n'a pas sensiblement modifié la situation.
Combats du 17 août
Nouvelles dispositions russes
Barclay veut à tout prix éviter que la Grande Armée ne réussisse à s'interposer entre lui et Moscou. Si elle y parvient, une bataille générale deviendra inéluctable, sauf à ce que les armées russes se replient en direction de Saint-Pétersbourg. Mais cette dernière option ne peut constituer qu'un pis-aller en raison de ses conséquences prévisibles : chute du moral, perte de toute capacité de manoeuvre conjointe avec les armées de Alexandre Petrovitch Tormasov (Алекса́ндр Петро́вич Торма́сов) et de Pavel Vasilievich Tchitchagov (Па́вел Васи́льевич Чича́гов), opérant toutes deux dans le sud.
Le général en chef russe décide donc que la 1e armée occupera Smolensk et la rive droite le temps que la 2e armée se replie sur Dorogobouje [Dorogobouj - Дорогобуж]. Une fois celle-ci passée de l'autre côté du Dniepr, la 1e armée l'imitera.
Le Corps de Dmitri Sergueïevitch Dokhtourov (Дмитрий Сергеевич Дохтуров) , renforcé de deux divisions prises aux Corps de Raïevski et de Nikolaï Alexeïevitch Toutchkov (Никола́й Алексе́евич Тучко́в) , installe trois divisions dans les faubourgs sud de Smolensk et le bastion du roi. Une dernière division se tient en réserve derrière la porte de Malakhov (sud-est).
Dispositions françaises
Napoléon a toujours l'intention de forcer les Russes à livrer bataille sur la rive droite. L'idée de traverser en amont de la ville a été examinée et rejetée. Il doit donc prendre très rapidement Smolensk, passer le fleuve et empêcher Barclay de se dérober. En outre, la maîtrise de la cité s'impose pour sécuriser les communications françaises.
Les unités françaises sont disposées de la façon suivante :
- à gauche, le Corps de Ney, avec la division Ledru et la division Wurtembergeoise en première ligne, la division Razout en seconde ;
- au centre, le Corps de Davout, divisions de Gudin, de Charles Antoine Louis Alexis Morand et de Louis Friant en tête devant les divisions de Jean-Dominique Compans et de Joseph Marie Dessaix ;
- à droite, le Corps de Józef Antoni Poniatowski, formé des divisions de Józef Zajączek et de Ludwik Kamieniecki ;
- à l'extrême droite, la réserve de cavalerie de Murat ne sert qu'à prolonger le dispositif jusqu'au Dniepr ;
- à l'arrière, le Corps du prince Eugène veille sur les lignes de communication et observe les deux rives du fleuve.
Les combats
La matinée se passe en escarmouches peu concluantes. Quelques accrochages à l'ouest ne donnent pas de résultat. Au centre, une reconnaissance ordonnée par Gudin, puis l'engagement de quelques régiments s'achèvent par un repli.
Vers 13 heures, l'affrontement prend une nouvelle dimension.
À gauche, les brigades wurtembergeoises de Ernst Eugen von Hügel et de Ludwig Friedrich von Stockmayer pénètrent dans le faubourg de Krasnoï sous le feu de l'artillerie russe. Elles s'installent dans le cimetière d'où personne ne pourra plus les déloger. En même temps, la division Ledru attaque avec prudence le bastion du roi qui lui a résisté la veille.
Au centre, les divisions Gudin (avec en son sein Davout), Morand et Friant montent de front à l'assaut des faubourgs de Mstislaw et Roslavl. La division Dessaix forme derrière elles un second rideau, tandis que la division Compans se tient en réserve sur le plateau. Gudin, Morand et Friant atteignent tous les trois l'enceinte de la ville, mais échouent à la franchir. L'Empereur a beau ordonner de concentrer sur les remparts le tir de 36 pièces de 12, il s'avère impossible d'ouvrir une brèche dans ces fortifications.
À droite, après un duel d'artillerie, Poniatowski monte à l'attaque du faubourg de Nikolskoï et de la porte de Malakhov. Les divisions Zayonchek et Kamienicki, entre lesquelles opère une batterie de 60 canons, délogent les Russes du faubourg et les repoussent dans la cité. Une partie des régiments se portent ensuite sur la porte Malakhov ainsi que sur le bastion du roi, tandis que l'autre s'empare du faubourg de Raczenska. Mais de ce côté aussi, la solidité de la muraille annihile les efforts consentis pour ébrécher les remparts. Les artilleurs polonais doivent se replier sous le feu russe.
À l'extrême droite, la cavalerie russe a dû se réfugier dans la place sous la pression de celle d'Emmanuel de Grouchy. Celui-ci surveille le Dniepr en amont tandis que l'artillerie de son Corps pilonne les canons ennemis de la rive droite du Dniepr.
Plusieurs quartiers de la ville connaissent des départs d'incendie durant l'après-midi. Qu'ils résultent des bombardements des batteries françaises ou qu'ils aient été allumés délibérément par les Russes, ils noient Smolensk dans la fumée, facilitant la tâche des défenseurs.
À l'issue de la journée, les Russes tiennent toujours Smolensk, malgré quelques alertes très chaudes, en particulier sur la porte Malakhov. Une division supplémentaire a dû venir au secours de Dokthurov, afin de renforcer les points les plus critiques.
Les pertes sont très élevées dans le Corps polonais ainsi que dans la division Gudin et la division wurtembergeoise.

Évacuation russe
Durant la nuit du 17 au 18, les défenseurs de Smolensk abandonnent la ville en incendiant plusieurs quartiers afin de couvrir leur retraite, traversent le Dniepr et détruisent le pont derrière eux.
Pendant ce temps, l'armée russe se replie vers l'est.

Les Français occupent la cité le 18 au matin, mais ils n'y trouvent que cendres et ruines. Les ressources espérées font défaut.
Bilan
Le nombre de victimes varie selon les sources.
Il semble toutefois certain qu'il ait dépassé les 10 000 hommes dans chacun des deux camps, si l'on ajoute tués, blessés, disparus et prisonniers.
Conséquences
Tactiquement, la victoire revient aux Français. Stratégiquement, en revanche, ils n'ont pas atteint leur objectif d'imposer aux Russes une bataille de grande envergure. Ceux-ci se sont retirés en bon ordre et leurs forces ne sont pas entamées. C'est donc un échec pour Napoléon.
D'autant que le 19, à Valoutina-Gora, la Grande-Armée laisse à nouveau passer l'occasion d'infliger un revers sérieux, voire décisif, à l'adversaire, et se contente d'un succès sans lendemain.
Le général Barclay de Tolly, déjà contesté avant ces journées, voit les critiques s'envenimer après la perte de Smolensk et la déroute évitée de peu à Valoutina-Gora. Le 20, il cède sa place au maréchal Mikhaïl Illarionovitch Golenichtchev-Koutouzov (Михаил Илларионович Голенищев-Кутузов).
Carte de la bataille de Smolensk
Tableau - La bataille de Smolensk le 5 (17) août 1812 par Peter von Hess (1792–1871)
Ordre de bataille russe
| Première armée de l'Ouest | Général d'infanterie Mikhaïl Bogdanovitch Barclay de Tolly | IIe Corps d'infanterie | Lieutenant général Karl Gustav Baggovout | 4e division | Major général Prince Eugène de Wurtemberg |
| 17e Division | Lieutenant général Zakhar Dmitrievitch Olsoufiev I | ||||
| Cavalerie | Major général Alexeï Matveïevitch Vsevolozhsky | ||||
| IIIe Corps d'infanterie | Lieutenant général Nikolaï Alexeïevitch Toutchkov I | 1re division de grenadiers | Major général Pavel Alexandrovitch Stroganov | ||
| 3e division | Lieutenant général Piotr Petrovitch Konovnitsyne | ||||
| Cavalerie | Major général Vassili Vassilievitch Orlov-Denisov | ||||
| IVe Corps d'infanterie | Lieutenant général Alexandre Ivanovitch Ostermann-Tolstoï | 11e division | Major général Pavel Nikolaïevitch Tchoglokov | ||
| 23e division | Major général Alexeï Nikolaïevitch Bakhmetyev | ||||
| Cavalerie | Major général Ivan Semionovitch Dorokhov | ||||
| Ve Corps d'infanterie | Grand duc Constantin | Division d'infanterie de la Garde | Lieutenant général Nikolaï Ivanovitch Lavrov | ||
| 1re division de grenadiers réunis | Major général Nikolaï Nikolaïevitch Bakhmetyev | ||||
| 1re division de cuirassiers | Major général Nikolaï Mikhaïlovitch Borozdine | ||||
| Cavalerie | Major général Nikolaï Ivanovitch Depreradovitch | ||||
| VIe Corps d'infanterie | Général d'infanterie Dmitri Sergueïevitch Dokhtourov | 7e Division | Lieutenant général d'artillerie Piotr Mikhaïlovitch Kaptsevitch | ||
| 24e division | Major général Piotr Gavrilovitch Likhachev | ||||
| Cavalerie | Général Kiprian Antonovitch Kreutz | ||||
| Cavalerie de réserve | Ier Corps de cavalerie de réserve | Lieutenant général Fedor Petrovitch Ouvarov | |||
| IIe Corps de cavalerie de réserve | Major général Fedor (Friedrich Nicholas Georg) Karlovitch Korf | ||||
| IIIe Corps de cavalerie de réserve | Major général Pavel Petrovitch Pahlen II | ||||
| Corps de cosaques | Général de cavalerie Matveï Ivanovitch Platov | Deuxième armée de l'Ouest | Général d'infanterie Piotr Ivanovitch Bagration | VIIe Corps d'infanterie | Lieutenant général Nikolaï Nikolaïevitch Raïevski | 12e division | Major général Piotr Mikhaïlovitch Kolioubakine |
| 26e Division | Major général Ivan Fedorovitch Paskevitch | ||||
| VIIIe Corps d'infanterie | Lieutenant général Mikhaïl Mikhaïlovitch Borozdine | 2e division de grenadiers | Major général Karl August Christian von Mecklenburg-Schwerin | ||
| Corps du général Gortchakov | Lieutenant général Andreï Ivanovitch Gortchakov | 2e division de grenadiers réunis | Major général Mikhaïl Semionovitch Vorontsov | ||
| 27e division | Major général Dmitri Petrovitch Neverovski | ||||
| Cavalerie de la 2e armée de l'Ouest | Lieutenant général Dmitri Vladimirovitch Golitsyne | IVe Corps de cavalerie de réserve | Major général Karl Karlovitch Sievers | ||
| 2e division de cuirassiers | Major général Karl Bogdanovitch Knorring | ||||
| division de cosaques | Major général Akim Akimovich Karpov | ||||
Ordre de bataille français
Seules sont répertoriées les unités ayant pris une part active aux combats.
| Ier Corps d'armée | Maréchal Davout | 1re division d'infanterie | Général Morand |
| 2e division d'infanterie | Général Friant | ||
| 3e division d'infanterie | Général Gudin | ||
| 4e division d'infanterie | Général Dessaix | ||
| 5e division d'infanterie | Général Compans | ||
| IIIe Corps d'armée | Maréchal Ney | 10e division d'infanterie | Général Ledru des Essarts |
| 11e division d'infanterie | Général Razout | ||
| 25e division d'infanterie wurtembergeoise | Général Georg von Scheler | ||
| Division de cavalerie légère | Général August Friedrich Wilhelm von Wollwarth | ||
| Ve Corps d'armée | Général Poniatowski | 16e division d'infanterie | Général Zajoncek |
| 18e division d'infanterie | Général Kamienicki | ||
| 20e brigade de cavalerie légère | Général Antoni Paweł Sułkowski | ||
| Réserve de Cavalerie | Joachim Murat | IIIe Corps de cavalerie | Général Grouchy |
Calendrier
Toutes les dates sur cette page sont dans le calendrier grégorien (alors en avance de douze jours sur le calendrier julien en usage en Russie à cette époque).
Crédit photos
Photos par Lionel A. Bouchon.Photos par Marie-Albe Grau.
Photos par Floriane Grau.
Photos par Michèle Grau-Ghelardi.
Photos par Didier Grau.
Photos par des personnes extérieures à l'association Napoléon & Empire.